dimanche 16 octobre 2011

Yangsheng : L'art de nourrir le principe vital (4e partie)


Pour bien comprendre le lien qui unit l'art martial, l'art de longévité et la spiritualité en Chine, il est nécessaire de se référer aux textes de l'antiquité ainsi qu'aux fragments connus de la culture proto-chinoise (culture Shang et Zhou).

En parlant du Daodejing (Tao Te King) de Laozi (5e siècle av J.C.), dans son livre "Le monde chinois", Jacques Gernet explique :

"De nombreux passages laissent soupçonner le recours à des pratiques magico-religieuses qui sont probablement beaucoup plus anciennes. Comme l'a souligné Marcel Granet, le point de départ chez les penseurs taoïstes n'est pas philosophique mais religieux. Le but était de conserver et d'accroitre sa puissance vitale par le recours à des disciplines alimentaires, respiratoires, sexuelles, gymniques et sans doute déjà alchimiques, dont l'ensemble répondait au terme de Yangsheng ("nourrir le principe vital")... Toutes ces techniques, mieux connues à partir des Han, semblent avoir été le privilège d'écoles de magiciens (Wu) qui sont attestées dès la plus haute Antiquité."

Il ajoute :

"C'est sur cette base de traditions magiques et sous l'influence des autres courants de pensée, mais en opposition absolue avec eux que parait s'être développée la philosophie Taoïste."

Le caractère chinois "Wu" (巫) auquel Monsieur Gernet fait alors allusion en employant le terme de "magicien" peut également être traduit par le mot "Chaman". Dans sa forme actuelle, le caractère représente l'oeuvre ( 工)de deux personnages dans une danse rituelle (从).




Le caractère Wu (巫) dans sa graphie primitive (jiaguwen)






Selon Madame Fang ling, docteur en antrophologie et science des religions, on trouve déjà ce caractère en Chine dans les inscriptions divinatoires des Shang - Yin, (archives de la vie royale du 14e au 11e siècle av notre ère) et les soins par procédés rituels y tiennent, d'ailleurs, une place prépondérante.

Ces pratiques chamaniques chinoises sont énumérées dans le Huangdi neijing ("Classique ésotérique de l'empereur jaune", 1er siècle av notre ère) sous le nom de "conjurer les causes du mal" (Zhuyou) et constitue le 13e et dernier domaine de la médecine (shisan ke). Elles seront enseignées à l'institut impérial de médecine comme faisant partie intégrale du cursus d'apprentissage et ce jusqu'à la dynastie Ming (1368 - 1644) !





Zhuyou, la 13e discipline : ici les talismans




Les pratiques chamaniques chinoises (zhuyou) sont parfois considérées comme une forme "d'exorcisme" car les rituels qu'elles utilisent et qui comprennent, entre autre, l'incantations, les supplications, les danses, l'utilisations de talismans, du souffle (...) ont pour but de "chasser l'esprit malsain" ou "démon" (gui) qui est à l'origine du mal. Mais on pourra plutôt voir cette idée "d'esprit malsain" comme celle "d'énergie perverse" en médecine chinoise classique. Cette médecine chamanique chinoise (Zhuyou) étant une "médecine de l'âme", elle considère que toute maladie est d'origine spirituelle.

Un investissement total du chaman ou guérisseur tant sur le plan physique que psychique était nécessaire. Celui-ci se devait de pratiquer pendant des années une forme d'exercice destinée à développer des liens solides au ciel et à la terre, qui ne lui était révélé qu'après initiation et dans lesquels l'utilisation de l'intention (yi) était prépondérante. Et c'est probablement sur la base de ces exercices que naquirent les pratiques de Yangsheng de type Daoyin, mieux connues aujourd'hui sous l'appellation Qigong.

Il est intéressant de noter que le caractère wu (巫)dans sa graphie la plus ancienne (jiaguwen), représente l'interaction en équilibre des forces élémentaires.

Le fait que ce chamanisme de l'antiquité chinoise soit à l'origine du taoïsme, qu'il ait véhiculé ses pratiques de longévité (yangsheng) et que sa représentation la plus caractéristique soit un personnage dans une danse rituelle, n'est pas sans évoquer certaines pratiques enseignées par Wang xiangzhai, le fondateur du Yiquan. Celui-ci disait explicitement avoir été interpelé par les gravure de Dunhuang évoquant des personnage en danses rituelles et sa recherche l'avait amené à la pratique du Jianwu, censée représenter le plus haut niveau de son enseignement.







L'art de Wang xiangzhai démontré par un de ses meilleurs disciples, Mr Han xingyuan




Pour terminer cette thèse, nous évoquerons le fait que Wang xiangzhai s'était lié d'amitié avec le maître taoïste Tian jingbo, spécialiste du Zhuyouke (chamanisme chinois ancestral). Ce dernier pris officiellement pour disciple le jeune Li jianyu en 1948 et lui transmis l'intégralité de son art...

Et finalement, le lecteur pourra constater la complexité culturelle et historique lié à l'art du Yangsheng, terme que le maître Wang xiangzhai avait choisi pour enseigner et qui revêt une profondeur extrême.