samedi 27 février 2010

Notions de Qi (première partie)




Il est une notion essentielle de la culture chinoise qui est parfois difficile à appréhender pour un esprit occidental. Représentée par le caractère chinois Qi
/ 氣 (气 en caractère simplifié), cette notion est souvent traduite en français par le mot énergie depuis qu'elle fut introduite chez nous par George Soulié de Morant, grand traducteur et pionnier de la médecine chinoise en France. Nombre de sinologues préfèrent traduire cette notion par le mot souffle, qui représente mieux l'idée du caractère chinois, sans toutefois y apporter aucune explication...

Si l'on s'en réfère à l'étymologie du caractère, les choses se compliquent et dévoilent alors toute la richesse et la complexité de la langue chinoise :

Selon Madame Catherine Despeux (in "Traité d'alchimie et de physiologie Taoïste", Les deux océans, Paris, 1979):

"D'après le shuowen (NDT : Shuowen jiezi, un des premier dictionnaire datant du 1er siècle de notre ère, donnant l'explication détaillée de chaque caractère), ce terme désigne les vapeurs qui s'élèvent. On peut noter quatre graphies différentes de cette notion. La première est formée de l'élément vapeur (气) avec, au dessous, le feu (火). Elle se trouve dans l'inscription des Zhou sur la circulation du souffle, publiée et étudié par Guo moruo. La deuxième (炁) est une ancienne graphie, formée en haut de la négation et en bas du feu. A partir de la dynastie des Song, cette graphie est utilisée pour désigner le souffle du ciel antérieur par opposition au souffle du ciel postérieur, écrit selon la graphie courante de ce terme. La troisième graphie est uniquement constituée de l'élément vapeur, elle était surtout employée dans le style calligraphique Lishu. Enfin, la dernière graphie et la plus courante est formée de l'élément vapeur avec au dessous l'élément riz (氣). C'est le souffle dans sa fonction nourricière..."

Il est très rarement fait mention du premier caractère décrit ici par madame Despeux et qui semble, pourtant, être la plus ancienne représentation de cette notion de Qi. L'inscription des Zhou dont elle parle ici fait référence aux nombreuses inscriptions sur carapaces de tortues et omoplates de moutons datant de l'époque des Zhou occidentaux (11e - 7e siècle avant notre ère) dont Guo moruo avait effectué une étude approfondie. Ce caractère ressemble alors au caractère Qi utilisé de nos jours (氣), mais, sous la vapeur, à la place du riz, figure le feu.







Représentation graphique du Qi sous les Zhou (l'air et le feu)



Ce "Qi" n'est donc pas sans évoquer le second caractère dont il est fait mention dans le texte, si l'on considère une confusion courante faite dans son interprétation : Il est expliqué ici que ce caractère est composé de l'élément feu en bas (灬) et de la négation (无) alors que l'élément figurant dans la partie supérieure du caractère (旡) n'est pas la négation mais, selon Léon Wieger, l'opposé de l'élément (欠) qui représente l'action de bailler, d'exhaler bruyamment. Ce Qi, est souvent utilisé pour exprimer le "qi du ciel antérieur" (xiantianqi) et c'est surement ce qui donna un sens à l'explication du "qi sans le feu" (négation du feu) puisque le feu est l'élément représentant l'esprit conscient qui n'existe pas avant notre naissance. Ce caractère évoque, en fait, le fait d'inspirer ( 旡), fait mis en action par la pensée consciente (灬, le feu) : C'est la première inspiration, celle du nouveau-né, qui initialise toute vie humaine.

A ces différents caractères représentant la notion de Qi évoqués par madame Despeux, on peut en ajouter un supplémentaire, le caractère 既 (se prononce Ji). Ce dernier se décompose en deux éléments, une graine (la semence, le potentiel de vie) à droite et à nouveau l'inspiration sur la gauche.




Ji, dans sa graphie ancienne






Il semblerait, au regard de ces différentes graphies, que la notion de Qi soit absolument inséparable de la cosmogonie chinoise traditionnelle, née sous les Zhou et véhiculée jusqu'à nos jours par le Taoïsme. Une notion particulièrement importante pour comprendre le sens du "souffle" est le lien qu'il entretient avec l'eau et le feu (le corps et l'esprit, le yin et le yang) dont il représente une sorte de liaison "harmonieuse". Cette liaison est exprimée, dans l'alchimie taoïste, par l'association Jing - Qi - Shen (essence - souffle - esprit) et représenté par les éléments eau - vent - feu.


A suivre...

lundi 1 février 2010

Yiquan : équilibre du xing et du ming



Le texte qui va suivre est un fragment de l'ouvrage de Han xingqiao, "Yiquan xue" ("L'étude du yiquan", traduction personnelle) que je trouve particulièrement intéressant. Rappelons que le maître Han xingqiao, fut un des premier disciple de Wang xiangzhai et qu'il vécu jusqu'à l'age de 96 ans...



"Entretenir le souffle vital (Yangsheng) et développer les capacités martiales (Jiji) sont deux grands buts des pratiquants de l'art martial (Quan). L'homme est doté d'un corps, lequel est au centre d'échanges permanents entre son environnement intérieur et son environnement extérieur. Afin de se préserver, l'être humain n'a de cesse de réguler l'état de son corps, il n'a de cesse de s'adapter en trouvant l'équilibre entre son corps et ces 2 environnements qui se trouvent de part et d'autre de celui-ci (à l'intérieur et à l'extérieur).




Han xingqiao, disciple de Wang xiangzhai, en posture "dompter le dragon"




L'environnement intérieur du corps humain, ce sont les 5 organes, les 6 entrailles, les 4 membres et les centaines d'os et articulations. Tout ceci doit s'adapter en permanence en s'accordant les uns aux autres et en trouvant un juste équilibre de fonctionnement. Un fonctionnement harmonieux inclut une capacité d'auto régulation et, donc, lorsque cet équilibre est rompu, pour une raison ou une autre, et que nait une maladie, le principe vital en reçoit de suite l'information et annonce que la vie est menacée...

L'environnement extérieur du corps humain, c'est la nature qui entoure l'homme et se changements ainsi que la société et tous les éléments négatifs qu'ils peuvent engendrer. Par exemple, une blessure, occasionnée par une chute, un empoisonnement due à une morsure de serpent, ou bien encore les horreurs d'un conflit à différentes échelles, où des groupes d'hommes s'entretuent. Dans les temps anciens, il était beaucoup plus évident que l'être humain devait véritablement "survivre" à cet environnement extérieur...





Démonstration de jianwu (forme libre) par le maître Han xingqiao




Pour la plupart des être humains, c'est par l'expérience de la vie que l'on apprend à s'adapter aux changements de ces deux grands environnements. Mais, afin d'apprendre à améliorer ces capacités d'adaptation, l'art martial (Quan) s'est développé sur la base de la double culture du yangsheng et du combat (jiji).

Ainsi, le maître fondateur Wang xiangzhai disait que le Yiquan était "une étude du xing et du ming" et l'a développé comme tel.

Il s'exprimait également en ces termes : "De quoi parle t'on lorsque l'on parle de l'art martial ? (NDT : ici, le terme employé est quan = boxe, art martial par extension) Il ne s'agit pas de l'art de faire un geste ou de prendre une posture mais il s'agit de l'art que l'on développe au plus profond de soi (NDT : ici il est fait référence à l'expression Quanquan fuyin = l'art martial véritable est dans notre coeur). Il faut développer cette idée à son paroxysme..."

A propos de la double culture du xing et du ming (xingming shuangxiu), à laquelle le fondateur faisait référence pour parler du Yiquan, on pourra trouver un éclaircissement à cette notion complexe, base de l'alchimie taoïste, chez le psychologue allemand Graf Dürkheim. Ce dernier, parle, dans sa psychothérapie initiatique, de "rétablir le lien entre l'être existentiel et l'être essentiel"...