lundi 28 décembre 2009

Force interne...



En français, on fait souvent référence à l'expression "force interne" pour désigner la force produite par une personne possédant un bon gongfu. Mais en quoi cette expression se justifie-t-elle ? Comment une force, produite par une action physique, peut-elle être "interne" ? Et surtout, en quoi celle-ci se différencie-t-elle de la force classique, externe donc, par opposition ?

Toute action physique et tout mouvement volontaire sont produit par un travail conjoint du corps et de l'esprit. C'est l'esprit qui démarre le processus en "envoyant l'information" qui commande alors telle ou telle action physique. Mais, bien plus encore, l'esprit continue à jouer un rôle important pendant l'action puisqu'une même action peut être réalisée de bien des manières différentes.
Dans l'art martial, ce que l'on entends par "interne", n'est ni plus ni moins que "l'introspection" permettant de réaliser un mouvement "correcte", c'est à dire répondant à certains critères d'efficacité, selon le but recherché...





Travail subtil particulièrement impressionnant de Seigo Okamoto sensei du Daitoryu





L'introspection demeure dans toute pratique corporelle lorsque l'on souhaite accéder à un niveau supérieur de maîtrise. Ainsi, les danseurs, les comédiens, les acrobates et les sportifs de haut niveau se doivent tous de travailler une certaine forme d'introspection lorsqu'il souhaite affiner leur geste et l'améliorer de manière précise et sélective.

De même, dans l'art martial, on retrouve ce type de travail dans les tradition des différentes civilisations à des époques éparses. Dans l'excellent "Croiser le fer, violence et culture de l'épée dans la France moderne (XVI - XVIIIe siècle)", on peut lire ces quelques lignes ponctuées de citations d'ouvrages du Sieur Labat, plutôt explicites :


La quête de cette harmonie du corps et de l'esprit fonde l'escrime, car elle met en scène une somme de règles physiologiques, imperceptibles, que seul l'exercice volontaire et discipliné permet de découvrir. A sa manière, le corps de l'escrimeur - comme la grande aventure scientifique du siècle qui vient de s'écouler - est un ciel à découvrir. "Vous n'ignorez point que tout ce qui se fit dans la nature, soit par le mouvement des astres ou des hommes, ne se peut faire que par des accords, ou par l'harmonie des corps qui les composent. Cela étant, comment peut-on faire un exercice sans cette unité ? C'est elle qui soutient également les hommes et les empires." Expérimentale, l'art de bien tirer les armes rejoint un art de l'introspection, où le retour sur soi s'impose pour vaincre un adversaire, toujours moins redoutable que soi même. Fort judicieusement, l'écolier remarque : "Je comprends peu à peu que les difficultés des sciences et des arts ne paraissent dans leur étendue qu'à proportion que l'intelligence en approche, qualité que les gens d'exercice devraient rechercher." L'enveloppe charnelle devient le vecteur, l'outils relais qui doit signifier le travail de la volonté sur les organes et donner à voir une harmonie entre le corps et l'esprit.

Ainsi, le travail du corps, de l'esprit et de ce qui les unis tous deux constitue l'approche la plus complète de l'art martial et permet un développement de l'individu en accord avec sa nature propre.

En général, la pratique de l'art martial traditionnel est, d'ailleurs, clairement lié à 3 grands buts :

- La protection de notre vie et de celle d'autrui.

- La protection et le développement harmonieux de notre état de santé physique et mental.

- Le développement harmonieux et l'intégration de notre personne dans l'environnement qui nous entoure.

La première de ces motivations constitue le coeur de la pratique pour l'auto-défense, souvent la première impulsion. La seconde représente une dimension moins actuelle en occident de nos jours, mais qui fut jadis une des plus grandes raisons à la pratique et à l'étude de l'art martial : la santé. La troisième et dernière des "grandes motivations" est clairement liée à une recherche spirituelle.





Travail du sensei minoru Akuzawa tel qu'enseigné dans son école, l'Aunkai




L'idée de "force interne" est souvent définie comme une force "non musculaire". Or, s'il est bien difficile d'imaginer qu'un mouvement, quel qu'il soit, puisse être produit sans l'intervention des muscles qui relient les différentes articulations et permettent au corps de bouger, on peut en revanche concevoir une utilisation différente de ceux-ci. Cette utilisation différente du corps "sans effort" est le propre des nouveaux nés, ce qui laisse à penser qu'elle est liée à une certaine forme d'instinct.

Laozi (Daodejing, 55) avait déjà noté en son temps : "Celui qui possède une vertu solide ressemble à un nouveau-né qui ne craint ni la piqûre des animaux venimeux, ni les griffes des bêtes féroces, ni les serres des oiseaux de proie.
Ses os sont faibles, ses nerfs sont mous, et cependant il saisit fortement les objets.
Il ne connaît pas encore l'union des deux sexes, et cependant certaines parties (de son corps) éprouvent un orgasme viril. Cela vient de la perfection du semen..."






Introduction au zhanzhuang par Lam kam chuen et son maître, Yu yongnian, disciple de Wang xiangzhai




Revenir à cette façon d'utiliser notre corps n'est pas chose aisée, puisque nos acquis annihilent notre inné. Une méthode précise d'entrainement conjoint du corps et de l'esprit est alors nécessaire pour retrouver ce naturel et se défaire de toutes ces "mauvaises habitudes".

C'est alors que différentes méthodes sont abordables, relevant de pédagogies différentes mais allant vers un même but.
Le yiquan constitue l'une d'entre elle, qui plus est, probablement une des plus simple...