mardi 29 septembre 2009

Yangsheng : L'art de nourrir le principe vital (première partie)

L'enseignement de Wang xiangzhai, aujourd'hui appelé yiquan ou dachengquan, fut fondé sur la base des différentes recherches qu'il avait entrepris toute sa vie durant. Ces recherches, portées sur la tradition chinoise antique, l'amenèrent à créer une méthode de développement de l'individu en accord avec sa nature intrinsèque. Il enseigna cette méthode, le zhanzhuanggong, en l'assimilant à une forme antique de yangsheng (travail de nourrir le principe vital).
Dans son texte intitulé "zhanzhuanggong" (le travail de la posture du pieu), il en parle en ces termes :

"La posture du pieu (zhanzhuang) est une des formes antiques de l'art de "nourrir le principe vital" (yangsheng) de mon pays.
Il y a plus de 2000 ans, le Classique de l'ésotérisme de l'empeur jaune (Huangdi neijing) parlait déjà en ces termes : " ... Dans les temps anciens, il existait des hommes capables de comprendre les mystères du ciel et de la terre. Des hommes qui avaient saisi les principes du yin et du yang, de la respiration du souffle vital, capables de préserver leur esprit en solitaire, de ne faire qu'un de tous leurs muscles. Ils pouvaient, ainsi, vivre aussi longtemps que le ciel et la terre ... "
Plusieurs centaines d'années plus tard, ce type d'exercice n'était plus qu'un moyen utilisé par les pratiquant de l'art martial pour travailler leurs bases."





Yangshengzhuang, par le maitre Wang xiangzhai




Si Wang xiangzhai cite le "Huangdi neijing" comme premier ouvrage à parler de cet art de préserver la vitalité, le terme yangsheng, pour sa part, est employé dans divers textes antiques taoïstes. Le "Zhuangzi", un des corpus classique du taoïsme datant du 3e siècle, y fait référence dans son chapitre 3, intitulé "yangshengzhu" (L'essentiel sur l'entretien du principe vital).

Dans un texte intitulé "Les procédés de nourrir le principe vital dans la religion taoïste ancienne" (Journal asiatique, 1937), Henry Maspero, nous en parle en ces mots :

"Comme c'est le Souffle Originel et non le souffle externe qu'il faut faire circuler à travers le corps, et que sa place naturelle est à l'intérieur du corps, il n'y a pas besoin de le faire entrer et de le retenir avec effort comme faisaient les anciens : pas de rétention du souffle, fatigante, et dans certains cas nuisible. Mais il ne s'ensuit pas que faire circuler le souffle soit chose facile ; au contraire, cela exige un long apprentissage. "Le souffle interne... est naturellement dans le corps, ce n'est pas un souffle qu'on va chercher au-dehors ; (mais) si on n'obtient pas les explications d'un maître éclairé (tous les essais) ne seront qu'une fatigue inutile, jamais on ne réussira" (Taiqing Wanglao (fuqi) chuan koujue, Daozang, 569)."

Ce travail de nourrir le principe vital (yangsheng) n'est autre que l'origine de l'alchimie interne taoïste (neidan).




Alchemical Tripod

Symbole taoïste, le vase tripode alchimique



Le but de cette alchimie, dans la tradition taoïste, est de transcender l'être humain et d'atteindre l'immortalité. Cette immortalité est vue, dans les mythes populaires chinois, comme le stade suprême que seuls arrivent à atteindre les être supérieurs. En réalité, elle représente l'étape spirituelle ultime de la régression prônée par le taoïsme et qui doit permettre un retour au stade primitif de fonctionnement de l'être humain, lorsqu'il est enfin détaché de tout conditionnement...

(A suivre...)

lundi 28 septembre 2009

Wang shangwen, le successeur...

Parmi les disciples de Wang xuanjie, Wang shangwen est, de nos jour, un des plus respecté pour son haut niveau de gongfu ainsi que pour sa personnalité affable. Pratiquant du bouddhisme Chan, tout comme le fut son maître, la renommée de cet expert est à l'échelle du pays et l'on trouve, parmi ses élèves, des professeurs réputés de différentes boxes chinoises.

Le maître de Wang shangwen, Wang xuanjie, fut certainement le premier à diffuser l'école de Wang xiangzhai en occident. La solide réputation qu'il s'était faite dans le milieu de l'art martial à Pékin avait fait de lui un personnage crains et respecté. Ses publications en anglais furent nombreuses et appréciées des premiers pratiquants de cette école à une époque où il était difficile de se procurer des informations sérieuses sur cette boxe. La boxe qu'il enseignait était issue de sa propre expérience, laquelle s'appuyait sur son apprentissage auprès de plusieurs experts réputés : Yao zongxun, puis Li yongzong et Yang demao, tous trois disciples du fondateur, avant d'avoir accès à l'enseignement de Wang xiangzhai en personne au milieu des années 50...




Wang shangwen et son maître, Wang xuanjie, dans les années 80




Wang xuanjie enseignait le dachengquan, "la boxe de la grande réalisation", nom donné à l'école de Wang xiangzhai dans les années 40 en référence aux nombreux styles chinois qui y avaient été "synthétisé". Il y avait, en outre, apporté sa touche personnelle par une approche circulaire, peut être en référence à la discipline qu'il maîtrisa en premier : la lutte chinoise.

Nombreux furent les disciples de Wang xuanjie et le nombre d'élèves occidentaux ayant pratiqué sous sa direction est d'ailleurs impressionnant. La plupart de ceux-ci se souviennent de Wang shangwen comme d'un "jeune disciple particulièrement assidu", qui s'entrainait sans relâche, même lorsque les autres se reposaient, n'ayant cesse de se perfectionner...

Aujourd'hui, l'enseignement de Wang shangwen est orienté sur l'aspect martial de la pratique. La progression qu'il propose est des plus classique : zhanzhuang, shili, mocabu, shisheng et tuishou. Les shili pratiqués sont épurés au maximum pour ne se concentrer que sur les six directions de force en double et simple main. Le travail d'encaisser les coups y est également présent et la spontanéité du mouvement est abordé dans l'exercice de la danse, lorsque diverses techniques ont été apprises (notamment zhiquan, zuanquan, piquan, zaiquan).





Un disciple de Wang shangwen encaissant une frappe de l'auteur




Les capacités martiales du maître Wang shangwen ainsi que ses capacités de pédagogue ne sont plus à démontrer et avaient d'ailleurs séduit de nombreux pratiquant lors de ses différentes venues en France. Son enseignement insiste particulièrement sur le travail du yi (l'intention) permettant d'exprimer le jingshen (l'esprit) spontanément lors du combat, une des caractéristiques de l'école créée par Wang xiangzhai.






Wang shangwen, enseignant cet été à Hangzhou



L'été dernier, un groupe d'élèves français a pu apprécier les différentes qualités de ce personnage haut en couleur qui a fait preuve de sa gentillesse habituelle en nous accueillant d'une manière exceptionnelle. Je le remercie encore personnellement pour sa grande générosité ainsi que pour l'amitié qu'il m'accorde depuis maintenant 5 ans...



mercredi 16 septembre 2009

Témoignage sur Wang xiangzhai : Li jianyu (deuxième partie)


Suite de l'extrait du livre "Shenyiquan, yangshengong", du maître Li jianyu : La fille de Li jianyu nous parle de l'apprentissage de son père avec Wang xiangzhai...

Selon les dires de mon père, Wang xiangzhai était extrêmement exigeant vis à vis de ses disciples. Certains d'entre eux se faisaient parfois même insulter par le maître. A ceux qui ne comprenaient rien à son enseignement et pesistaient dans l'erreur, il disait, furieux : "Tu as déjà vu une vache grimper à un arbre ? Et bien cette vache, c'est toi ! "

A un autre disciple, particulièrement maladroit, il avait dit, très en colère : " Tu sais labourer un terrain ? "

Le disciple : "oui, maître."

Et maître Wang xiangzhai : " Et bien rentre chez toi et laboure donc ton terrain ! Je suis fatigué d'enseigner à un tel imbecile."






Photo du groupe d'élèves de Wang xiangzhai prise en 1946, Li jianyu au 2e rang, 2e en partant de la gauche. Wang xiangzhai au centre avec la nonne bouddhiste, maître Qianxiao, à sa droite.





Il y a un célèbre adage du gongfu qui dit "Ce n'est pas le disciple qui choisi le maître mais le maître qui choisi son disciple". Et bien cette phrase est entièrement vraie. Ce n'est pas facile de se faire remarquer par son maître. Le yiquan n'est pas comme les autres écoles de boxe chinoise, il n'y a pas d'enchainements de beaux mouvements impressionants et distractifs. Si il n'y a pas eu un temps véritablement consacré au travail de base du zhanzhuang, il n'y aura aucun moyen de connaitre "La forme relaché et l'intention tendu" (xing song, yi jin) que l'on trouve au sein de la véritable voie de l'art martial ainsi que la réaction de "n'importe quel point sur le corps devient comme un ressort" (quanshen wudian bu tanheng) que cela produit. Ainsi, apprendre cette boxe est véritablement difficile, il faut être capable de développer cette volonté d'encaisser sans broncher (en chinois : manger amer) lors de l'apprentissage et surtout, ne pas être pressé d'atteindre les résultats recherchés. Pour celui qui manque d'intelligence, les mystères de cette voie seront difficiles à percer, c'est pourquoi celui qui pratique cette boxe doit impérativement avoir à la fois "l'esprit simple de l'idiot et l'intelligence de l'homme supérieur" (chihan de jingshen, chaoren de zhihui). Ce qui revient à dire que pour percer dans l'art, il faut être capable d'encaisser le pire du pire, être mu d'une extrême tenacité et avoir l'intelligent nécessaire à la compréhension. En somme, une personne très complète.





Le maître Li jianyu à l'age de 73 ans, shili en déplacement




Au tout début de son apprentissage, mon père vit qu'il y avait parfois des élèves avancés souhaitant entrainer les nouveaux, ce qui était en fait un pretexte pour les utiliser comme cible. Il avait bien vite compris ce jeux et ne se laissait pas faire. Un jour, Wang xiangzhai vit cela et dit alors à tout le groupe : " Qui d'autre veut encore l'ennuyer ? Viens mon garçon, je vais t'apprendre à te servir des deux mains à la fois, rentres avec moi à la maison." A partir de ce jour, les railleries furent terminées et mon père allait régulièrement "manger à la cantine" chez son maître.




Li jianyu et son maître Wang xiangzhai, instigateur du Yiquan/Dachengquan, en 1958 à Pékin




Pendant son apprentissage, mon père n'a jamais oublié la notion de "droiture martiale" (wude). Il respectait son maître et ses ainés comme s'ils étaient ses propres parents. Lorsque Wang xiangzhai eu la soixantaine, il tomba gravement malade alors qu'il vivait à Tianjin. En apprenant cette nouvelle, mon père commença à penser à son maître avec le coeur gros. Finallement, il pris sa bicyclette et fonça vers Tianjin, effectuant le chemin qui les séparait d'une traite, pédalant pendant 6 heures d'affilées. Affaibli par la maladie, Wang xiangzhai pris la main de mon père dans la sienne et lui murmura qu'il devait continuer à pratiquer le yiquan, le diffuser et le représenter, en ajoutant que le principal était le yangshen, et que le combat était son complément (yangshen wei zhu, jiji wei fu). Puis il lui dit qu'il devait chercher à comprendre les subtilités et la profondeur de cette voie et que le gongfu ne devait pas se perdre.


Célèbre artiste peintre en Chine, le maître Li jianyu vit encore aujourd'hui à Pékin. Disciple de Wang xiangzhai pendant plus de 20 ans, il est agé de 86 ans cette année et continue à pratiquer le yiquan en mettant un point d'honneur à respecter ce que son maître lui a enseigné : "Principalement le yangshen, le combat étant en complément"...

vendredi 11 septembre 2009

Témoignage sur Wang xiangzhai : Li jianyu (première partie)


Le texte qui suit est traduit d'un passage du livre "shenyiquan, yangshengong" (La boxe de l'intention divine, travail de nourrir le principe vital), écrit par le maître Li jianyu. Dans un chapitre, écrit par la fille de Li jianyu,on peut entrevoir l'expérience de l'enseignement du fondateur du yiquan, le grand maître Wang xiangzhai, vu par son disciple.


Il y a quelques années, alors que je m'était rendu au parc Beihai avec mon père pour y pratiquer, je lui avait demandé comment il en était arriver dans le milieu du yiquan et sa réponse avait été la suivante :

Dans les années 30, il y avait un grand gaillard au visage basané qui s'appelait Hong lianshun. Il vivait, à cette époque, au centre d'arts martiaux de la caserne militaire de beiyang. Il pratiquait plusieurs écoles et était très fort pour le dahongquan.
Ce monsieur était réputé dans le cercle des amateurs d'arts martiaux pour ses profondes connaissances qui lui valaient un très bon gongfu.






Extraits d'une video de Li jianyu, produite aux Etats-unis




Une de ses connaissances lui avait dit un jour : "Ton gongfu est très bon, mais il y a une personne qui pratique le dachengquan du nom de Wang xiangzhai. Son gongfu est vraiment excellent et je ne pense pas que tu arriverais à l'égaler."

- A cette époque, le yiquan était ainsi nommé. L'idée de "dacheng" (la grande réalisation ou bien la grande compilation) étant de mettre en évidence la diversité des écoles que Wang xiangzhai avait réuni après ses périgrinations du nord au sud du pays. Ce nom ayant, par la suite, été utilisé par Zhang yuheng dans un article, Wang xiangzhai n'avait pu que l'accepter. Bien que l'idée n'avait pas été la sienne, le nom de dachengquan était donc resté. En revanche, Wang xiangzhai disait souvent à ses disciples : "L'étude de l'art martial (quanxue) est sans limite, comment pourrait-il donc y avoir un grand accomplissement ! ". C'est donc après la mort du maître que ses proches élèves ont décidé de réutiliser le nom de yiquan, le yi jouant une place prépondérante dans cette école, afin d'honorer la mémoire de leur maître. -

Hong lianshun, assez mécontent, ne pensait plus qu'à le rencontrer pour le tester et finit par se faire conduire chez lui.



Le maître Hong lianshun



Wang xiangzhai vit arriver chez lui un monsieur grand et imposant. Il lui demanda alors quelles étaient les capacités que sa pratique lui avait confié.

Hong lianshun répondit : "Je peux casser une brique en deux avec le tranchant de ma main."

Et Wang xiangzhai lui dit alors qu'il avait des briques dans son arrière cour et qu'il voudrait bien voir cela.

Hong fit sa démonstartion et cassa la brique nette d'un seul coup. Wang xiangzhai lui dit alors : "Pas mal. Mais ce gongfu n'est que partiel. Essaie de me frapper au ventre pour voir si ça marche autant."

Hong lianshun prévint alors Wang : "Puisque c'est vous qui me demandez de frapper, je n'irai pas de main morte ! "

Et Wang xiangzhai lui dit : " N'ai aucune crainte, tu peux y aller."

Hong lianshun attaqua alors d'un coup rapide, prévenant Wang après avoir démarré, et se fit tout de même projeter en arrière. Non satisfait, il voulu essayer à nouveau avec la technique Hubuzi (une technique du tigre en xinyiquan, très puissante). Wang xiangzhai lui répondit simplement qu'il n'y avait aucun problème.

L'attaque fut encore plus puissante et rapide. Hong fut, cette fois-ci, projeté sur le sofa, le brisant en atterissant dessus.

Wang xiangzhai lui dit alors : " Tous mes fauteuils t'attendent, si tu veux les briser ! " Hong se releva alors tout secoué et Wang lui dit que son gongfu était excellent et qu'il maitrisait parfaitement la technique hubuzi. Le grand gaillard se prosterna devant Wang xiangzhai et lui amena tous ses disciples pour qu'ils en fassent de même.

A l'époque, au environ de la place Tian'an men, il y avait un petit espace de verdure avec un arbre et Hong lianshun y pratiquait tous les matins. Il répétait à tous ceux qui l'interpelaient : "N'apprenez pas avec moi, mon gongfu est loin d'être accompli. Il y a un monsieur qui s'appelle Wang xiangzhai et qui pratique le dachengquan dont le gongfu est vraiment excellent. Si vous voulez apprendre, je vous emmène chez lui."

Mon père pratiquait les arts martiaux depuis son enfance et travaillait à cette époque à la banque centrale de dongjiao. Tous les matins, lorsqu'il se rendait au travail, il passait devant l'endroit où s'entrainait Hong lianshun et le trouvait très intriguant. Un jour, il s'arreta et lui dit : "Je souhaiterais apprendre. Pourriez-vous m'y emmener ?"

Hong l'ammena alors à Wang xiangzhai. C'était dans le quartier ouest de la vieille ville (xicheng), dans la ruelle qui s'appelle kuache (kuache hutong). A cette époque, maître Wang avait déjà pris Yao zongxun pour disciple et les cours avaient donc lieu dans la cour carrée (siheyuan) de Yao. Elle se trouvait tout près de la résidence du célèbre peintre Qi baishi. Cette cour carrée était assez grande et maître Wang avait donc décidé d'y enseigner à un groupe d'élèves chaque semaine à heure fixe. C'est ici que se présentèrent mon père et le grand Hong.





La résidence de Qi baishi à kuache hutong, de nos jours




Le maître vit arriver un jeune huimin (minorité chinoise musulmane) de 17 / 18 ans, habillé en costume et chaussures à l'occidentale, de petite taille mais au regard déterminé. Très heureux, il lui dit : " Bon, va pratiquer avec les autres."

Dans la cour, se trouvaient quelques disciples. Certains étaient en train de chercher à se déstabiliser mutuellement, poussant et frappant, dans l'exercice du tuishou. D'autres travaillaient des postures totallement immobiles.




Le maître Li jianyu, à l'age de 20 ans




Le maître Wang mit mon père dans une posture en le corrigeant sur divers points et lui dit : "Pratiques donc cette posture."

A ce moment, mon père ne savait pas encore qu'il s'agissait du zhanzhuang (posture du pieu), le travail de base du dachengquan. C'est ainsi qu'il démarra donc le long et lent travail du zhanzhuang et qu'il pénétra donc le monde profond du yiquan.

(A suivre...)