jeudi 30 avril 2009

Histoire : mythes et réalités

Les écoles de boxes chinoises connues aujourd'hui du grand public ont traversé l'histoire, parfois sur plusieurs siècles. En Chine, la transmission de l'art martial s'est toujours fait de manière orale, sans document "officiel" tel qu'on peut en trouver au Japon (Densho). Cette façon très formelle d'enregistrer la généalogie de génération en génération dans les écoles anciennes japonaises (Koryu) n'existait pas en Chine pour ce qui concerne l'art martial. En revanche, dans les familles, le culte des ancètres imposait certaines règles similaire.




Densho japonais, documents officiels de transmission d'une école





Suivant la tradition, l'organisation sociale était extrêmement règlementée aux différents niveaux de la communauté. Au sein de la famille, par exemple, chaque membre avait un rôle et un devoir précis en fonction de la place qu'il occuppait. Ce modèle d'organisation était visible jusque dans les habitations traditionnelles dont les différents batiments, construit à des hauteurs différentes, étaient censés accueillir les différents couples en fonction de leur "ancienneté" (ainé, cadet, benjamin) dans la communauté familliale.



Siheyuan (court carrée) traditionnelle de Pékin




Le livre de famille (jiapu), tenu par le chef de famille et qui passait de générations en générations, contenait les "biographies" des différents membres de la famille, enregistrées de manière posthume comme une "mémoire écrite".

Ces textes anciens, s'il ne sont pas directement liés aux écoles de boxe, ont tout de même permis de reconstituer l'histoire authentique de plusieurs d'entre elles, les autres textes historiques faisant référence aux boxes étant des traités militaire. En comparant les informations enregistrés via ces textes et la tradition orale, certains éléments historiques transmis au sein des écoles de boxe se sont avérés totalement faux...

Ainsi, les origines de chaque école de l'art martial chinois, telles que connue aujourd'hui du grand public, sont en réalité constituées de fragments de mythes et de réalités historiques, transmises par les différents disciples et admirateurs au cours des siècles.

Certains mythes sont récurents et prennent souvent source dans des oeuvres littéraires anciennes. Ainsi, le mythe du serviteur ayant appris en épiant son maître se retrouve dans plusieurs écoles célèbres (Li luoneng et le xingyiquan, Yang luchan et le taijiquan...). De même, le mythe de l'observation d'un combat entre deux animaux est récurant (Zhang sanfeng et le taijiquan, Fang qiniang et le baihequan...)

Le livre de la famille Chen a permis de mettre en évidence certains faits historiques en contradiction avec l'histoire transmise de manière orale. Ce fut également le cas pour le xingyiquan grace au livre de la famille Dai.

Mais certaines écoles demeurent obscures et continuent de suciter l'intéret des historiens.

Le Hequan (boxe de la grue) est un cas assez particulier puisque l'origine de cette école est décrite dans un texte militaire d'époque, le wubeizhi (traité de préparation militaire - bubishi en japonais). Il existe aujourd'hui plusieurs écoles de hequan (shihequan, feihequan, minghequan...) qui sont toutes issuent de l'école dite zonghequan (boxe ancestrale de la grue), laquelle est également nommée Yongchun baihequan (boxe de la grue blanche du village de Yongchun) en référence à ses origines géographiques. Le wubeizhi présente cette école comme issue de la fuite d'un groupe de cinq moines de Shaolin, après la destruction du monastère par les mandchous. L'un des cinq moines, Fang huishi, se serait réfugié au Fujian dans le village de Yongchun et aurait enseigné son art, le luohanquan, à l'une de ses filles. Fang qiniang (littérallement, la septième fille de Fang) aurait ensuite modifié l'art de son père en observant des grues combattre. Elle aurait, par la suite, transmise son art à un expert de la boxe du tigre après avoir remporté un défi qu'il lui avait lancé.




Démonstrations de Yongchun baihequan





Si l'on compare cette transmission écrite à celle, orale, de l'école Yongchunquan (Wingchun kuen en cantonnais), autre boxe du sud devenue célèbre grace à l'acteur Bruce Lee, certaines similitudes deviennent particulièrement intéressantes : Le Yongchun (Wingchun) aurait été créé par un groupe de cinq maitres de shaolin, dont une nonne bouddhiste. Après la destruction du monastère par les mandchous, la nonne aurait pris la fuite au sud et aurait transmis son art à une jeune fille du nom de Yan yongchun (Yim wingchun). Celle-ci l'aurait ensuite modifié en observant un combat entre une grue et un serpent. Par la suite, Yan yongchun aurait été défiée par un expert en boxe et l'aurait laissé gagner afin de l'épouser. Celui-ci, découvrant par la suite la supercherie serait devenu son premier disciple.

D'un point de vue historique, un détail vient mettre à mal cette version orale de l'histoire : Selon les règles bouddhistes, les nonnes et les moines ne cohabitent jamais dans un même monastère !
Ensuite, le nom de la jeune fille qui hérita de cette transmission (Yan yongchun) signifie "défendre yongchun" (yim wingchun en cantonnais). Troisièmement, si la similitude entre l'origine du hequan et du yongchun semble évidente, la ressemblance technique entre ces deux écoles l'est également...




Démonstration du Yongchunquan tel qu'on le trouve encore en Chine






Le yongchun entretiendrait, en fait, la même relation avec le hequan que le xingyiquan avec le xinyiquan !

Les boxes chinoises de la région du Fujian chariant quasiement toutes, dans leur transmission orale, le mythe du moine de Shaolin ayant fuit au sud après la destruction du monastère par les Qing (mandchous), une origine commune à toutes ces écoles est souvent envisagée. Malheureusement, encore une fois, c'est à un mythe que ces transmissions sont rattachées puisqu'il a été mis en évidence que le monastère n'a jamais été détruit par les Qing !

C'est un groupe de mercenaires mené par Li jiyu, un puissant seigneur de la guerre du Henan, qui massacra ce qui restait de moines aux environs de 1640. La plupart des moines soldats ayant d'hors et déjà été décimés sur les différents fronts militaires, luttant alors contre l'envahisseur Qing au sein des armées Ming. Lorsque Li jiyu pénétra dans le monastère du Henan, il n'était déjà plus un "centre d'entrainement militaire" comme ça avait été le cas des années auparavant.

Les mythes populaires véhiculés par les écoles de boxe du Fujian ont, quand à eux, certainement plus à voir avec les différentes sociétés secrètes anti-Qing qui s'établirent au sud du changjiang et nottamment la fameuse société secrète "du ciel et de la terre" (tiandihui) aujourd'hui connue en occident sous le nom de triades...



jeudi 9 avril 2009

Interview de Cui ruibin (4ème partie)


Q : Vous nous avez précédemment parlé de votre apprentissage avec monsieur Yao zongxun dans son ensemble. Pourriez-vous nous donner un peu plus de détails sur la façon dont il enseignait le tuishou et le combat ?

CRB : A l'époque, à part mes entrainements avec maître Yao, je faisais régulièrement des petits combats avec un groupe de personnes de mon usine. Un jour, maître Yao m'a vu combattre avec un autre élève chez lui et il m'a dit : " Ils servent à quoi tous ces beaux mouvements ? Restes-en juste à la base pour l'instant ! " Bien après, lorsqu'il considera que j'avais la base, il m'a laissé expérimenter un peu. A cette époque, il m'a dit : " Premièrement, il faut être déterminé. Si tu vois que tu peux le toucher, alors fais le. Préoccupes toi seulement de parvenir à le toucher à ce moment. Une fois que tu aura cette base, alors tu pourras te soucier des autres détails."

Q : De quel genre de détails voulait-il parler ?

CRB : Il voulait parler des feintes et des appels, avec les pieds et les mains, dans les déplacements ou même juste avec l'esprit. Le plus haut niveau étant, bien entendu, de feinter juste avec l'esprit. Et puis, il y a aussi une façon d'envelopper l'adversaire avec l'esprit (shenguang longzhao). Lorsque vous avez la possibilité d'utiliser ces éléments en combat, les choses deviennent plus riches et complexes. Maître Yao m'a appris à combattre dans différentes situations : Que faire quand vous avez beaucoup de place, lorsque vous êtes à l'étroit, lorsque votre adversaire vient vers vous de tout son élan ou bien comment le forcer à faire un mouvement lorsqu'il est en train de reculer...
Avant 1981, maître Yao faisait beaucoup de tuishou et de combat avec moi. Après 81, on en faisait encore mais surtout, après le combat il m'expliquait se qui se passait la dedans. Il y eu une période ou il avait décrété que je n'avais le droit de donner que 3 coups de poing par "round", qui étaient de 3 minutes, et ce dans le but de me faire améliorer mes déplacements, mes mouvements et ma capacité d'attaquer au bon moment.

Q : Lorsque monsieur Yao zongxun combattait avec vous, essayez-vous véritablement de le vaincre ?

CRB : Oui, dès que j'en avais l'opportunité, je projettais ma force (fali), essayant d'envoyer le vieil homme valdinguer une bonne fois pour toute (rire) ! La folie de la jeunesse, je pense. Dès que j'envoyais mon attaque, maître Yao se contractait très bièvement, et j'avais alors l'impression de toucher "quelque chose" de vraiment lourd. Et puis, à peine cette sensation était-elle éprouvée qu'elle était remplacée par une autre, celle que cette "chose" était comme balayée par le vent. Je pense que c'est de cela que parlent les textes lorsqu'ils disent : "La force gonfle comme une mer qui déborde, le corps bouge comme une montagne qui vole". Son contrôle de la tension, du mouvement et de son ampleur était incroyable à expérimenter. En combat (sparring), j'ai également essayé de le vaincre de toutes mes possibilités mais je n'arrivais pas à le toucher. Souvent, je sentais que mon poing avait déjà touché la cible mais c'était alors comme s'il ne faisait que l'éffleurer, il n'y avait pas d'endroit où appliquer ma force. Le plus étrange est qu'il n'avait même pas besoin de bouger très rapidement pour cela, ses deux grandes mains se retrouvaient toujours devant mon visage. Quoi que je fasse, et même si j'essayais de feinter de quelques manières, c'était comme s'il lisait dans mes pensées, ses deux mains étaient toujours là à m'attendre.





Cui ruibin enseignant le combat libre à son élève Ilias Calimintzos



...

Q : On entend souvent parler de la formidable "force pénétrante" du yiquan. Est-ce que monsieur Yao zongxun avait établi des règles pour relever les défis ?

CRB : Au début, il n'y avait pas de règle. Et puis après quelques incidents, maître Yao a mis des règles en place. Ca a commencé comme ça : l'après-midi du 25 avril 1982, il y eut une compétition de sanda au stade de shijingshan. A cette occasion, il n'y avait eut personne à se présenter dans ma catégorie de poid, donc j'étais venu avec quelques camarades pour démontrer les capacités du yiquan en combat. Après la compétition, alors que presque tout le monde était parti, un des coach du nom de Yang yongde, vint me voir et me dit que quelqu'un voulait combattre contre moi et me demandait si j'acceptais le challenge. Plusieurs personnes sont alors venu me voir en me disant que cette personne avait beaucoup d'expérience et que même pendant la compétition, il n'avait cessé de dire qu'il voulait combattre contre tel et tel maître et que si j'acceptais le défi, je ne devrais pas me retenir. Donc, après avoir entendu ça, j'ai accepté le défi. Il exigea alors que nous portions des gants et j'en ai donc enfilé une paire. C'était ceux qui étaient réglementaire pour le sanda à l'époque et on pouvait les utiliser en saisie. Je lui ai dit : "Frappes moi avec tout ce que tu veux. Moi je n'utiliserai que mes mains. pas de coups de pieds)" Au début, il me lança plusieurs feintes mais sans rien dedans, auquelles j'ai répondu par une feinte haute. Il a alors réagi aussitot en s'abaissant et, alors qu'il allait se relever, je l'ai frappé du tranchant circulaire "xiaozhang" sur la nuque. Il en est tombé le cul par terre. Assis sur le sol avec le visage livide et la respiration halletante, il essayait de retirer ses gants. Alors en voyant ça, j'ai commencé à le charier en lui disant : "Qu'est-ce-que tu fais là ? Si tu peux même pas encaisser ça, comment est-ce que tu te permets de lancer des défis à tout le monde en permanence ? " Lui, restait sans voix. Un de ses amis vint l'aider à se relever et à peine avaient-ils quitté le stade qu'il s'éffondra et demanda à être transporté aux vestiaires. Ca lui a pris 4 heures pour récupérer.
Le lendemain, j'ai parlé de cet incident à l'entrainement et c'est parvenu aux oreilles de maître Yao. Il a alors agité son doigt en me disant qu'à partir de maintenant je n'avais plus le droit d'accepter de défis sans sa permission. Et il m'a dit : "Imagines un peu que tu l'ais tué ? Même 10 personnes comme celle-là ne valent pas le coup d'être sacrifier pour une seule comme toi ! " Il avait peur que je continue à agir durement comme cela et que je finisse, tot ou tard, par avoir des ennuis et, alors, toutes ces années à m'enseigner auraient été perdues.





Cui ruibin à l'entrainement au combat avec Yao chengguan





Q : Les gens ont pour habitude de vous désigner comme le "costaud" de monsieur Yao, n'est-ce pas ?

CRB : Oui, c'est vrai. C'est surement aussi que j'ai eu plus d'opportunités d'accepter des défis que ne l'ont eu mes frères de pratique. En 1981, un quotidien de Shanghai publia un article d'un maître de l'art martial dénommé Wang et qui clamait avoir défait Wang xiangzhai en combat à Yantai en 37. Maître Yao me demanda alors de prendre un congé pour me rendre avec lui à Shanghai, ce que je fis. Nous avons alors rencontré l'éditeur du journal et maître Yao lui a dit : " D'après mes connaissances, Wang xiangzhai ne s'est jamais rendu à Yantai. Comme ce maître Wang dit l'avoir battu en combat, j'aimerais le rencontrer pour avoir plus de détails. Comme je n'ai plus beaucoup pratiqué ces dernières années, étant envoyé à la campagne, j'ai également ammené un de mes disciple afin que nos élèves puissent comparer leurs niveaux s'il le désire." Ce monsieur nous dit alors qu'il avait remanié l'article en l'épurant car le premier jet était encore plus exagéré et qu'une rencontre serait possible. Il se retourna alors et se mit a crier "Maître Wang, maître Wang". Mais celui-ci avait disparu ! Le responsable du journal, déboussolé, nous dit alors qu'il ne comprenait pas, que le maître Wang en question se trouvait là à notre arrivée. Messieurs Gu liuxin, responsable de l'association d'arts martiaux de la ville de Shanghai, et Cai longyun, responsable du departement wushu de l'institut d'éducation physique de Shanghai, organisèrent un banquet auquel fut invité ce maître Wang afin qu'il puisse discuter avec maître Yao zongxun. Mais il ne s'y présenta jamais. Nous avons même fait des recherches pour savoir dans quel parc il enseignait, mais nous ne l'y avons jamais trouvé non plus. Pour clore l'incident, le même quotidient publia un article de Zhang changxin sur le bruit que fit Wang xiangzhai lorsqu'il commença à enseigner à Shanghai. En 1985, après le décès de maître Yao, je rendis visite à mon "oncle" Zhao daoxin. Dès que je suis arrivé chez lui, il m'a dit : " Alors, mon garçon, que de péripéties ! " Lorsqu'il m'a dit ça, j'ai compris qu'il mentionnais le séjour à Shanghai à la recherche de ce maître Wang. Etonné que maître Yao lui en ai parlé, il me répondis qu'avant notre départ, il était venu lui rendre visite à Tianjin pour en discuter avec lui. Qu'au début, il lui avait déconseillé de se rendre à Shanghai, lui disant que Wang xiangzhai nous avait déjà quitté depuis longtemps et que ça ne servait à rien de discuter avec ce genre de personne. Puis il m'avait finallement dit que maître Yao avait toujours été un véritable porte drapeau et qu'il avait donc réagit en tant que tel.






Zhao daoxin (au centre), Yao zongxun et Li wentao




Q : Même de nos jours, il y a des gens qui affirment dans des magazines ou sur internet avoir vaincu Wang xiangzhai.

CRB : Je sais. Les gens qui portent ces affirmations sont tous morts aujourd'hui. Dans ce sens, je suis assez d'accord avec maître Zhao, on ne devrait pas porter attention à ce genre de propos. D'ailleurs, je n'affirme pas, non plus, que Wang xiangzhai n'a jamais été vaincu. N'importe quel artiste martial peut avoir un mauvais jour et personne n'est né grand maître ! Wang xiangzhai a même raconté à ses disciples les fois ou il s'est fait vaincre, où et comment ça s'est passé. Mais les gens ne devraient pas inventer des histoires pour se mettre en avant, d'ailleurs, en fin de compte, ça ne tient souvent pas la route.
Si on voit les choses de manière objective, même ces personnages qui sont devenus par la suite de grands maîtres eurent des jours de faiblesse, lorsqu'ils furent ailleurs ou bien même lorsqu'ils sous-estimèrent leur opposant. Ce genre de chose arrive beaucoup. Beaucoup de gens n'arrivent pas à admettre que leur professeur, ou le professeur de leur professeur, perdit une fois parcqu'ils se sont investi émotionnellement dans une idée. Ils pensent que la défaite de leur shifu signifie que leur style ne vaut rien. En réalité, ça ne marche pas comme ça. Ce n'est pas parceque quelqu'un perd une fois qu'il n'a pas de gongfu ou que son style n'est pas valable.
Même mohammed Ali n'a pas remporté tous ses combats. Pourtant, il est toujours reconnu comme un des plus grands boxeurs de tous les temps. La façon d'accéder au gongfu d'un artiste martial consiste en l'expérimentation de ce qu'il a laissé derrière lui. Mon point de vue est que si l'on est sérieux dans l'étude de l'art martial, on doit mettre tous ses efforts dans l'investigation de ce que les générations précédentes nous ont laissé ainsi que dans l'enseignement aux générations suivantes. Vous devez être capable de les transformer en véritables combattants qui pourront relever le test du combat réel. C'est ça la véritable voie.





A suivre...

samedi 4 avril 2009

Interview de Cui ruibin (3ème partie)


Question : Ayant été disciple de monsieur Yao pendant 13 ans, vous avez surement été témoin de son gongfu ?

Cui ruibin : Laissez moi vous raconter quelques anecdotes à ce sujet. Une fois, alors que j'avais été lui rendre visite à la campagne, il me dit pendant le repas : "Ruibin, tu savais que l'on pouvais utiliser notre yiquan également contre les chevaux ? " Interloqué, je lui répondis : " Qu'est ce que le yiquan a à faire avec les chevaux ? " et maître Yao me raconta alors : "Il y a quelques jours, alors que j'étais à une réunion publique, un cheval appeuré brisa ses rènes et chargea sur la foule. En le voyant arriver, je réussi à l'attraper par les rènes et tirais fort, ce qui le fit se cabrer. Quand il se cabra, je lui fit faire un cercle et il fini par se coucher sur le coté. La foule était subjuguée."
Vous imaginez un peu la force qu'a un cheval appeuré ?
Un autre jour, dans les années 80, alors que nous avions passé la journée entière à nous entrainer, je déjeunais avec maître Yao. Après le repas, il me proposa de venir jusque chez lui pour une sièste et puis après nous reprendrions l'entrainement dans l'après-midi. Et donc, nous étions lui et moi alongés sur le même lit lorsqu'il me dis : " Essaye un peu ça mon garçon ! " A peine avait-il fini sa phrase que le lit se mit à bouger, d'abord doucement puis de plus en plus fort et de plus en plus rapidement. Je lui demandais alors ce qui se passait et il me répondis : "Essaye d'en faire autant ! " Alors, j'ai regardé de son coté du lit et il était simplement alongé, les jambes replié, il n'avait pas bougé. J'ai alors compris qu'il exerçait son gongfu. Une autre fois, alors que nous étions chez Zhou ziyan (un autre disciple de Wang xiangzhai) et que nous discutions avec lui de l'art martial, maître Yao discutait tout en restant dans une posture. Zhou ziyan tourna soudain la tête et me dit : "Regardes monsieur Yao, ça c'est ce que j'appelle le vrai gongfu ! " Je regardais alors maître Yao en zhanzhuang. Son corps était parfaitement immobile mais les pans de sa veste vibraient comme si une brise légère soufflait dessus. Monsieur Zhou me dit alors : " Jeune Cui, tu dois pratiquer sévèrement. Ton professeur a un vrai gongfu. Tout ce dont je t'ai parlé avant, ce ne sont que des trucs, c'est du bluff."



Yao zongxun en zuanquan





Q : Comment expliquez-vous ce phénomène ?

CRB : Les mouvements internes de maître Yao font produire des vibations de haute fréquence au corps, ce qui faisait vibrer sa vestes à ses extrémités.

...

Q : Certaines personnes disent que monsieur Yao était conservateur, qu'il n'enseignait pas ouvertement. Que répondriez-vous à cela ?

CRB : Il n'était pas comme ça. De nombreuses personnes ont appris le Yiquan avec maître Yao, tant sur le plan martial que thérapeutique. Parfois, tout le monde se retrouvait autour de maître Yao à lui poser des questions sur ceci ou bien cela et il y répondait dans la mesure des informations qu'il pouvait divulguer.

Q : Et qu'est ce qu'il ne pouvait pas divulguer ?

CRB : Laissez moi vous donner un exemple. Cela faisait un moment qu'un groupe de personne s'entrainait avec moi. Maître Yao savait que j'étais une personne directe et que si quelqu'un me posait une question, je lui répondrais sans détour. Et, alors, il me raconta une histoire. C'était l'histoire de deux garçons qui étaient amis depuis leur enfance. Plus tard, l'un devint un fonctionnaire provincial alors que l'autre, qui avait fait fortune, était devenu un homme riche. Ce dernier était amateur de pigeon et en avait plusieurs, très cher, d'éspèce rares chez lui. Un jour, les deux hommes se rencontrèrent dans la rue et comme ils ne s'étaient pas vu depuis longtemps, l'homme riche invita le fonctionnaire chez lui. Lorsque le fonctionnaire vit tous les pigeons, il couvra son ami d'éloges. Si bien qu'après son départ, l'homme riche pensa qu'il était, lui aussi, amateur de pigeon et lui en fit parvenir deux de ses plus beaux. Peu de temps après, le fonctionnaire rendit une nouvelle visite à son riche ami qui lui demanda ce qu'il pensait des deux pigeons offert. Le fonctionnaire lui répondit alors : Ils avaient un gout exquis !
L'idée de maître Yao, en me racontant cette histoire, était de me faire comprendre que lorsque l'on offre quelque chose de valeur à quelqu'un qui n'en a pas nécéssairement besoin ou bien qui n'a pas atteint le niveau lui permettant de l'apprécier, cette personne le délaissera ou bien ne l'appréciera à sa juste valeur. Finalement, le résultat est le même, cette chose de valeur s'en retrouve dépréciée ou bien perdue.




Le maître Cui ruibin, dans un court reportage chinois




Maître Yao me disait souvent : "Enseigner l'art martial est une question de caractère. Ce n'est pas comme d'inviter un ami à déjeuner. Si un de mes amis est dans l'embarras, je lui prèterai volontier de l'argent pour le dépanner mais enseigner l'art martial n'est pas quelque chose que je ferai à la légère." Ce n'est pas qu'il était conservateur. Il était juste mal compris. Comme il le disait lui même, lorsque quelqu'un me fait un cadeau, c'est juste une façon d'exprimer l'estime que cette personne a pour moi. Le problème est que cette personne, qui en est à un certain niveau, va probablement me demander de lui enseigner le niveau supérieur le lendemain et un niveau encore au dessus le surlendemain. Or, cadeau ou pas et malgrés toute ma bonne volonté, je ne pourrai pas lui faire passer les étapes. pour obtenir le gongfu, il faut le réaliser dans son corps et non dans sa tête. Si j'en dit trop à cette personne, ça ne fera que l'embrouiller. J'ai remarqué que les plus curieux sont toujours ceux qui pratiquent le moins. Même si je leur explique, ils ne comprendront pas. Maître Yao me disait souvent : "Si tu veux vraiment enseigner correctement à tes élèves, tu dois toujours leur donner des informations légèrement au dessus de leur niveau. Tant qu'ils ne les assimilent pas, tu ne peux pas leur en apporter plus. C'est ce que fait un vrai professeur et c'est comme ça que l'on peut vraiment aider quelqu'un à grandir dans l'art martial. Pendant les années ou je me suis entrainé sous la direction de maître Yao, dès 1972, il fallait que nous digérions les informations, que nous les assimilions véritablement avant qu'il ne daigne passer à l'étape suivante. Par exemple, j'ai du pratiquer les 3 poings du yiquan (yiquan sanquan) jusqu'en 1975 avant de pouvoir vraiment les maîtriser car ils contiennent énormément de variantes. A partir de ce moment, maître Yao a cessé d'en parler. C'était ça sa façon d'enseigner, il ne vous aurait jamais rabaché les oreilles avec quelque chose que vous maitrisiez déjà, en revanche il n'aurait cessé de vous parler des manques qu'il y avait dans votre yiquan. Il voulait toujours faire de vos faiblesses des points forts, c'était comme ça qu'il voyait la progression. Prenez hunyuan li (force multi-directionnelle) par exemple, pour faire simple il s'agit des directions haut-bas, avant-arrière et gauche-droite, et bien chacun va les expérimenter par sa propre pratique et, parmis ces six directions, un plan va se révéler plus fort que les autres. De même, un plan sera plus faible que les autres. En tant qu'étudiant, on devrait se concentrer sur le plan le plus faible et tenter de le renforcer, mais en réalité, on se concentre toujours sur celui que l'on maîtrise le mieux et on finit par polariser notre yiquan. Or, l'idée de hunyuan li est d'avoir une puissance équilibrée, qui peut s'exprimer de la même manière dans n'importe quelle direction. Si vous ne pouvez l'exprimer que sur un plan, ce n'est plus huanyuan li. De la même manière, lorsque je pratiquais le changement de paume en avançant (jinbu huanzhang), arrivé à un moment ou je pensais que c'était suffisant, j'ai voulu passer à autre chose mais maître Yao ne m'a rien dit. Finalement, j'ai du continuer à pratiquer la même chose pendant 6 mois. Je n'en pouvais plus du changement de paume et je devais même me forcer à le pratiquer. Et puis un jour, il a dit que ça suffisait et je me suis alors senti soulagé ! Ce n'est que bien plus tard, en combattant, que j'ai compris l'importance du changement de paume et tout ce qu'il contenait. Quand j'y repense, je me dit que c'est grace à la rigueur de l'enseignement de maître Yao que j'ai pu y arriver. Il ne voulait pas juste vous enseigner une technique, il voulait qu'elle devienne un automatisme.



Yao zongxun, dans ses jeunes années




Q : Beaucoup de gens se demandent comment il est possible qu'il n'ait fallu que 3 années à monsieur Yao zongxun pour être en mesure d'utiliser le yiquan en combat, alors qu'il faut beaucoup plus de temps à la troisième génération d'élèves pour en faire autant ?

CRB : Maître Yao en avait parlé avec moi, il m'avait dit : "Ruibin, tu ne peux pas comparer la génération actuelle avec la notre. Quand j'étais jeune, à part manger et dormir, je ne faisais que de pratiquer le yiquan toute la journée. Je ne pensais à rien d'autre et l'argent était la dernière de mes préocupations. De nos jours, si tu ne trouves pas de travail, tu n'auras pas de quoi manger et en tant qu'adulte, tu ne peux pas te reposer tout le temps sur tes parents. Si tu pratiques le yiquan et qu'en plus tu travailles à plein temps, le processus d'apprentissage sera beaucoup plus lent. Il m'a fallu 3 ans à l'époque mais cela prendrait peut être 6 ans ou plus aujourd'hui, dans les conditions actuelles. C'est pourquoi la détermination est très important pour cet art, celui qui n'est pas capable de serrer les dents et de s'accrocher n'y arrivera jamais."


A suivre...