lundi 30 mars 2009

Interview de Cui ruibin (2ème partie)


Q : Vous venez d'évoquer des différences entre l'enseignement de Li yongliang et Yao zongxun, pouvez-vous nous donner des précisions ?

CRB : Lorsque maître Yao commença à m'enseigner Chengbaozhuang (NDLR : porter - envelopper, la posture classique de l'arbre), il nota que je ne tenais pas mes mains correctement. Son enseignement était très précis, jusque dans la position exacte de chaque doigt dans la posture. Lorsque je rentrais à la maison, je pratiquais la posture aussi longtemps que je le pouvais jusqu'à ce que je trouve la sensation correcte, allant parfois jusqu'à passer des heures dans la posture. Lorsque j'avais trouvé la sensation, je l'annonçais à maître Yao et il passait alors à l'étape suivante. Apprendre de cette façon permet vraiment d'améliorer son gongfu. De nos jours, il y a beaucoup de personnes qui enseignent le yiquan mais pratiquement tous enseignent la même chose. La différence entre ce qu'enseignait maître Yao et ce qu'enseignent ces gens était dans les détails. Je pense que ces détails sont vraiment très important parceque ce sont eux qui ont une action sur les changements ayant lieu à l'intérieur du corps. Prenez l'exemple de la recherche de puissance (qiujin) : Lorsque j'étudiais avec Mr Li, on nous disait juste d'imaginer que l'on enveloppait et secouait un arbre. Avec maître Yao, en revanche, il y avait différents degrés dans cette pratique. D'abord, il fallait imaginer que l'on tirait l'arbre dans les 6 directions. Ensuite, on passait au travail de tirer l'arbre mais sans pouvoir le bouger. Encore après, lorsque l'on avait réussi à trouver ces sensations, il fallait imaginer que c'était l'arbre qui nous tirait. Et puis après, lorsque l'on se faisait tirer par l'arbre, pourquoi ne pas imaginer que l'on répondait à chaque fois en le tirant également. Plus tard, j'ai compris que cette façon d'enseigner la recherche de puissance est, en fait, une méthode pour entrainer les reflexes.





Le maître Yao zongxun en chengbaozhuang



...

Q : Dans le yiquan, le zhanzhuang ne sert pas uniquement à trouver la force, il y a beaucoup d'autres choses dans cette pratique. Est-ce que toutes ces choses ont véritablement une connection avec le combat réel ?

CRB : D'après mon expérience (et d'après l'enseignement de Me Yao), les sensations et habilités que l'on developpe au travers du zhanzhuang doivent être transposés au shili et au combat réel. Prenez, par exemple, "Jingshen fangda" (étendre son esprit) : ce n'est pas bon si vous êtes capable d'avoir cette sensation dans le zhanzhuang mais pas dans les shili ou dans le combat. Le zhanzhuang, c'est essayer de controler les mouvements interieurs alors que l'extérieur est immobile. Lorsque vos membres bougent (dans le shili), êtes vous capable de maintenir ces sensations, de projeter la même force ? Et qu'en est-il de lorsque vous êtes en situation de combat réel ? Le contraire est également vrai : C'est uniquement lorsque vous pouvez maintenir ces sensations dans le combat que vous approchez des conditions de la danse "jianwu".





Le maître Yao zongxun pratiquant la danse "Jianwu"




...

Q : le yiquan est un art assez orienté vers le combat, quand avez-vous eu un premier apperçu des capacités de Monsieur Yao en combat ?

CRB : Comme j'avais d'abord étudié la lutte (shuaijiao) et la boxe et que j'avais été élève de Li yongliang pendant 4 ans, j'avais de bonne bases en tuishou et en combat (sparring) avant de commencer avec maître Yao. Après avoir débuté sous sa direction, tous ce que nous pratiquions était zhanzhuang, shili et les déplacements. On ne faisait jamais de sparring, alors j'ai voulu tester maître Yao. Un jour, je suis venu chez lui avec une paire de gants de boxe. Dès qu'il les a vu, il m'a dit que si je voulais le l'attaquer, les gants n'étaient pas nécéssaire et que je pouvais y aller sans retenu. Quand il m'a dit ça, j'ai pensé : "Et si je le blesse ? Ca ne serait pas très respectueux ! " Quoi qu'il en soit, je l'ai attaqué en y mettant 80 % de ce que j'avais.

Q : Etait-ce en situation de tuishou ?

CRB : Non, j'ai pris un peu de distance, j'ai feinté 2 ou 3 fois et puis j'ai attaqué. Maître yao a utilisé sa main la plus en avant pour bloquer ma garde. Lorsque sa main fut connectée avec mon poing, j'ai soudain senti comme le ciel s'assombrir (il était 3 heure de l'après-midi à ce moment). Mon esprit s'est complètement vidé. Après un moment, le soleil est revenu. Et ce n'est que lorsque "la lumière est revenue" que j'ai réalisé qu'il m'avait frappé. C'était comme lorsque l'on appuie soudainement de toute ses forces sur les freins d'une voiture : Tout ce qu'il y a dans la voiture est projeté vers l'avant et on a comme un "voile noir".




Le maître Yao zongxun démontrant zhanzhuang, shili et mocabu






Q : Pendant la période ou vous lui rendiez visite à la campagne, avez-vous discuté avec monsieur Yao d'autres sujets que l'art martial ?

CRB : Maître Yao parlait également de sa vie et de son expérience, depuis son enfance jusqu'à ce qu'il ait été envoyé à Changping. Il parlait également de la façon dont il en était venu à apprendre le yiquan sous la direction de Wang xiangzhai. Il disait que lorsque Wang xiangzhai enseignait, il expliquait les différentes forces au sein d'une posture puis la faisait pratiquer à ses élèves sans donner trop de détails. C'était un personnage assez étrange selon ses dires : Si vous trouviez les sensations justes dans une posture, il vous réprimandait en trouvant les points sur lesquels votre posture était encore incorrecte. Si votre posture était "vide", il tournait les talons et s'en allait sans vous dire un mot ! Bien sur, ça créait des incompréhensions de la part de certains de ses élèves : Ceux qui étaient bon pensaient avoir fait quelque chose de mal et ceux qui étaient loin d'avoir les bases pensaient faire correctement l'exercice. Evidemment, ce n'était pas juste mais dans l'esprit de Wang xiangzhai, seul ceux qui montrait des signes de compréhension valaient la peine d'être réprimander !
Durant cette période, maître Yao avait pour habitude d'éviter Wang xiangzhai lorsqu'il pratiquait. Si le maître Wang était dans la cours principale, maître Yao allait dans l'arrière-cour pour pratiquer et vice-versa.




A suivre...

jeudi 26 mars 2009

Interview de Cui ruibin (1ère partie)

L'interview qui va suivre a été initialement accordé en chinois lors de la commémoration du vingtième anniversaire de la mort de Yao zongxun, le 11 janvier 1985. Monsieur Cui ruibin a, alors, accepté de répondre à une longue série de questions sur l'enseignement de son maître, évoquant par la même occasion plusieurs annecdotes intéressantes. Extrêmement longue (plusieurs pages) je ne vous propose ici que des passages selectionnés de cette interview que j'ai traduit de l'anglais (trouvée sur le net, auteur inconnu) en m'appuyant sur l'interview originale en chinois.




Question : Quand avez-vous débuté l'étude du yiquan sous la direction de monsieur Yao zongxun ?

Cui ruibin : J'ai eu mon premier contat avec le yiquan en 1968, mais, à ce moment, je n'étudiais pas encore avec Maitre Yao. J'ai d'abord appris avec Li zhiliang ( Le frère de Li yongzong) également connu sous le nom de Li yongliang, que j'avais rencontré grace à un camarade de l'école ou j'étudiais alors. Les frères Li étaient des élèves de Wang xiangzhai et avaient l'habitude de passer du temps chez Yao zongxun. J'ai étudié avec Monsieur Li pendant près de 4 années.




Li yongliang, frère de Li yongzong et disciple de Wang xiangzhai





Q : Qu'avez-vous pratiqué sous la direction de Monsieur Li ?

CRB : Nous pratiquions un peu de tout, les cinq techniques du Xingyiquan (Pi, Zuan, Beng, Pao, Heng) entre autres, j'ai pratiqué ainsi jusqu'à ce que je commence à travailler en 1972. En 72, je suis allé à Dalian pour m'y entrainer et on pratiquait déjà zhanzhuang à cette époque, d'ailleurs, mais il était quand même différent de celui que j'ai appris avec maitre Yao. Et quelques jours après mon retour à Pékin, zhang xiangheng m'a téléphoné pour me dire qu'il avait trouvé un bon professeur. Et donc, nous voilà parti à vélo, Zhang xiangheng, Zhang hongcheng et moi, pour nous rendre à Cuicun, dans le district de Changping, pour rendre visite à maître Yao. Dès que j'ai vu maître Yao, ce fut la révélation : il était exactement l'incarnation du maître d'art martiaux tel que je l'imaginais dans mes rêves, hormis le fait qu'il était imberbe !
J'ai voulu faire la cérémonie traditionnelle "baishi" et maître Yao m'a dit : "Le koutou (frapper la tête au sol 3 fois en signe de prosternation) ne se fait plus, tu n'as qu'a t'incliner trois fois en restant debout et ça ira." (NDLR : En 1972, la Chine est encore en pleine révolution culturelle et la tradition n'est pas bien vue). Maître Yao zongxun vivait alors à la campagne, à Cuicun, parcequ'il y avait été "envoyé" et était encore surveillé.

Q : Après être devenu disciple du Maître Yao, l'avez-vous annoncé à Monsieur Li ?

CRB : Ca n'a pas vraiment plu à monsieur Li et, lorsque maître Yao s'en est rendu compte, il lui a écris une longue lettre, lui expliquant qu'il m'avait pris pour disciple de manière formelle et qu'il n'y avait donc pas a en être vexé. Après cela, j'ai rendu visite à Li yongliang tous les an pour la nouvelle année. Comme la femme de monsieur Li était la soeur de Hong lianshun, je l'appelais ma tante (NDLR : Hong lianshun, disciple de Wang xiangzhai, fut le premier professeur de Yao zongxun).






Cui ruibin en posture xianglongzhuang





Q : Combien de temps avez vous étudié sous la direction de Yao zongxun ?

CRB : J'ai débuté avec lui en 72, lorsqu'il était à la campagne et j'ai continué jusqu'à sa mort en 1985. Pendant ces 13 années, il y a eu 4 périodes. La première, lorsque j'apprenais en secret à la campagne. La deuxième, lorsqu'il retourna à Pékin, la classe était semi-publique. La troisième, les cours à Pékin devinrent vraiment publique. Et puis, la quatrième période, lorsque maître Yao commença à enseigner au stade de Nongtan, avec l'appui de l'institut de recherche de la commission pour l'éducation physique.

Pendant cet première période, Cui ruibin allait voir Yao zongxun à la campagne un week-end de trois jours tous les mois et devais faire 4 heures de bicyclette pour s'y rendre. Au bout d'un moment il cessa d'y aller en vélo car le trajet était trop éprouvant et commença à prendre le bus. Il devait rester discret sur les raisons de ses visites et, après un moment, sur les recommandations de Yao zongxun, il décida de s'inscrire à la ligue des jeunes communistes. Ceci lui permis d'avoir plus de liberté et surtout de pouvoir éviter de répondre aux questions incessantes de cadres locaux de Cicun à chaque fois qu'il s'y rendait...








Extrait d'un reportage sur l'école de yiquan du maître Cui ruibin






Q : Qui d'autre pratiquait avec vous pendant la première période ?

CRB : Les matins et soirs, Rongzi (Yao Chengrong) et Guangzi (Yao chengguang) pratiquaient avec moi mais dans la journée, ils devaient aller travailler au champs. Donc, dans la journée, j'était seul avec maître Yao...
...Maître Yao vivait dans une petite maison trois pièces orientés vers le nord et une petite orienté vers l'est. Nous dormions à quatre (Mr Yao, sa femme, chengguang et ruibing) sur un même Kang (lit en bois traditionnel, sorte d'estrade). Guangzi et moi nous partagions la même couverture, les pieds de l'un faisant face au visage de l'autre. Pendant, ces 7 années à la campagne, j'ai dormis avec guangzi sous la même couverture !



A suivre...

lundi 23 mars 2009

Tuishou et structure corporelle

L'exercice du tuishou, dans l'art martial, permet d'apprendre à appréhender les différentes forces adverses s'exerçant sur nous ainsi qu'à délivrer notre propre force sur l'adversaire.

Cet exercice permet d'ammener à la maîtrise de l'alternance entre vide et plein ou dur et souple, en d'autres termes, yin et yang.

La difficulté réside alors dans le fait que pour délivrer la force il faut être "relié", alors que pour la recevoir sans dommage, il faut être "délié".


Relier le corps

Le corps uni permet de produire une force importante en associant les différents segments du corps et en les mobilisant de manière harmonieuse. On parle alors des six coordinations exterieures (wai liuhe) qui correspondent à six articulations majeures : chevilles, genoux, aine; poignets, coudes, épaules. Dans l'école Yiquan, ce travail est surtout pratiqué au travers du shili (tester la force) et du zhanzhuang (posture statique).

De cette manière, il est possible de produire une force importante sans un effort musculaire considérable, notion constituant la base de l'art martial mais que certains n'attribuent qu'aux "écoles internes" (neijia).




Travail de shili (trouver la force) par Dou shiming, disciple de Wang xiangzhai




En revanche, si le fait d'avoir un corps compact permet de délivrer une force importante, il peut devenir pénalisant lorsqu'il s'agit de supporter la force adverse : Les différents segments étant reliés, la perte d'équilibre d'une partie du corps entraine le reste du bloc corporel.




Eleves de Wang binkui (disciple de Wang xiangzhai) pratiquant le shuangtuishou dans sa cour carrée






Délier le corps

Il est donc parfois nécessaire de délier les différents segments corporels lorsque la force adverse est trop importante, notamment, de façon à ce que celle-ci ne puisse atteindre le centre de gravité du corps et l'affecter dans son intégralité. Il s'agit alors d'un travail de détente et de souplesse, lequel constitue une des bases du taijiquan tel qu'il est pratiqué de nos jours mais également de nombreuses autres écoles, comme le Liuhebafa (xinyiliuhebafa). Ce travail constitue également la base des anciennes écoles japonaises (koryu) de jiujitsu (柔术, roushu en prononciation chinoise : art de la souplesse).
En yiquan, ce sont à nouveau les exercice de zhanzhuang et de shili qui permettent de maîtriser ce principe.





Alternance du corps uni et du délié, tel que pratiqué en Daito ryu Aiki jiujitsu par Minoru Akuzawa



Contrairement aux idées reçues, le travail de la force du corps uni (zhengti liliang) n'est pas, biomécaniquement, l'unique but du zhanzhuang. Le travail de délier le corps permettant l'alternance du dur et du souple constituant l'autre face de l'entrainement. Et la mise en application des principes d'utilisation du vide et du plein passe d'abord par l'exercice du tuishou...

vendredi 20 mars 2009

Poing au sud, jambe au nord

En Chine, l'art martial charie toutes sorte de maximes populaires, connues de tous et qui continuent à passer de génération en génération.

Une des plus célébre est l'adage "poings au sud, jambes au nord" (nanquan, beitui / 南拳北腿 ), sentence interprétée comme une des premières classifications de l'art chinois en boxe du sud et boxe du nord. Son interprétation est, en générale, que la première catégorie met l'accent sur l'utilisation des poings, alors que la deuxième mettrait plus l'accent sur l'utilisation des jambes.




Une forme de boxe longue du nord, le Tantui (jambes ressorts), par le maître Han qingtang






Il est assez difficile de savoir si cette maxime est liée à des faits historiques ou à une théorie. Il apparait pourtant évident qu'elle ne soit pas fondée sur le plan technique : Plusieurs célèbres boxes du nord mettent essentiellement l'accent sur des formes de poing et de paume, alors que nombreuses boxes du sud utilisent couramment les jambes...



Une boxe du sud comportant un gros travail des jambes : le gouquan (boxe du chien)






Un autre fait, d'autant plus intrigant quand à la légitimité de cette sentence, demeure dans l'origine historique des dites "boxes du sud" : Elles seraient quasiment toutes issues du monastère Shaolin du Henan (au nord) !

Peut-on donc véritablement faire une distinction entre boxes du sud et du nord et, si oui, dans quelle mesure ?

Il apparait qu'un groupe de boxes chinoises, essentiellement pratiquées au sein de l'ethnie Kejia (Hakka) dans la région du Fujian, présentent des similitudes entre elles, tant sur le plan théorique que technique. Leur rattachement à un peuple du sud de la Chine, les Kejia, donne alors un sens à l'appelation "boxe du sud" qui leur est conférée. Ces écoles sont : le yongchun baihequan (boxe de la grue blanche de yongchun), également appelée zonghequan (boxe ancestrale de la grue), le taizuquan (boxe du grand ancêtre), le wuzuquan (boxe des cinq ancêtres), le gouquan (boxe du chien), le huzunquan (boxe du tigre) ainsi que toutes les formes qui en seraient dérivés. Une origine commune pourrait expliquer leurs similitudes techniques ainsi que l'enseignement systématique d'une forme appelée sanzhan (les trois batailles) comme travail de base pour toutes ces écoles.



Yongchun baihequan, boxe de la grue blanche de yongchun






La destruction du monastère du Henan par les mandchous (Qing) en 1647 aurait fait fuir certains moines impliqués dans la résistance anti-Qing au sud du Changjiang. Les boxes enseignés au sein du monastère de Shaolin (notamment le luohanquan / boxe des arhats) auraient alors voyagé au sud du pays et c'est dans le cadre des sociétés secrètes qu'elles auraient évolué, donnant naissance à de nouvelles écoles. Les plus anciennes de ces écoles "dérivées de shaolin du nord" seraient le taizuquan ainsi que le zonghequan (boxe ancestrale de la grue).



Wuzuquan (boxe des cinq ancêtres), école issue du Luohanquan, hequan et taizuquan, par le grand maître Zhou mengyuan






Les boxes que l'on pourrait qualifier de "boxes du sud" ont donc un point commun technique qu'est l'enseignement de l'enchainement sanzhan (les trois batailles / les trois combats) comme travail de base. Ainsi, contrairement à leurs ancètres du nord, ces écoles utilisent un taolu pour transmettre les principes de bases, lesquels sont regroupés en un travail global : Sanzhan permet de comprendre et d'intégrer les alignements et placements nécessaires à l'obtention de la force ainsi que ses articulations tout en pratiquant les techniques de déplacement du centre de gravité, afin d'utiliser cette force en mouvement...

Pour essayer de mieux comprendre la sentence "nanquan, beitui", il est interessant de prendre note d'un ancien traité datant du 17e siècle : Le Quanfa beiyao (Recueil de méthodes de boxes chinoises). Ce traité fait la distinction entre deux catégories de boxe : Les "boxes longues" (changquan) et les "techniques à courte distance" (duanda), . Selon l'auteur, la deuxième catégorie (duanda) offrirait des moyens de rentrer plus facilement en contact avec l'adversaire.

En réalité, les boxes longues utilisent davantage les déplacements pour émettre la force. Ceux-ci permettent de faire bouger l'ensemble du corps-uni. Les déplacements du centre de gravité y sont d'amplitude importante, très visible lors des passages entre les postures dingbu (jambe arrière) et gongbu (jambe avant). Cette caractéristique est surement due aux origines militaires de ces boxes, issuent du maniement des armes de guerre (essentiellement de large coupe et d'estoc) sur les champs de bataille.

Les duanda (techniques / frappes à courte distance), quand à elles, mettent d'avantage l'importance sur le placement et l'angle d'attaque. On y cherche à générer une force importante avec un moindre mouvement. Les déplacements y sont donc assez court et concentrés sur des angles précis. L'amplitude des mouvements est moins grande, visible presque uniquement dans ses extrémités. Donc, bien que la force du corps-uni y soit présente, la pratique des duanda est visuellement plus porté sur le travail des bras. Le fait que ces boxes se soient développées après l'avènement des Qing, par les rebels chinois, pourrait expliquer le caractère "peu visibles" de leurs mouvements. Les armes qui leur sont associées sont, en outre, facilement dissimulables (couteaux papillons, tridents) ou banals (baton) et ne requièrent pas de grands mouvements avec l'ensemble du corps puisque leur poid est moindre. Les techniques de lance, lorsqu'elles existent, relèvent plus du maniement du baton...



Bajiquan (boxe des huit extrémités) une célèbre école du nord




Le fait que les boxes Kejia appartiennent toutes à la catégorie des "techniques à courte distance" pourrait être une explication à la maxime "poings au sud et jambes au nord". En considérant alors le fait que les boxes du nord, plus anciennes, furent avant tout des boxes longues créées sur la base du maniement des armes lourdes servant au champ de bataille...




dimanche 8 mars 2009

L'épée chinoise (deuxième partie)

Li jinglin fut donc un des grands diffuseurs de l'épée de wudang au vingtième siècle. Le fait qu'il fut un des officiels du gouvernement à mettre en place la première académie nationale d'arts martiaux en Chine (zhongyang guoshuguan) le rendit d'autant plus célèbre et respecté.

Cette organisation vue le jour grace au travail de Zhang zhijiang qui était commandant du seigneur de la guerre Feng yuxiang. Celui-ci avait décidé, en 1927, de se rapprocher de Chang kai chek et de son partie nationaliste (Guo mingdang). Il envoya alors Zhang zhijiang à Nanjing (Nankin). Et celui-ci, passionné par l'art martial traditionnel et se liant d'amitié avec Li jinglin, arriva à convaincre Chang kai chek de l'utilité d'une telle organisation pour le nouvel état à l'avènement de son gouvernement nationaliste.





Huang yuanxiu et Chu guiting démontrant l'épée de Wudang






Cette organisation permis à plusieurs maîtres et experts de se rencontrer et d'échanger leur points de vue...

Li jinglin, de sa position de vice-président de l'association nationale des arts martiaux, forma de nombreux maîtres dont les célèbres Chu guiting et Huang yuanxiu.

Plusieurs écoles diffusent aujourd'hui cette épée de wudang comme partie intégrale de leur tradition, alors que l'association se fit dans les années 1930 ! La forme à l'épée du taijiquan de la famille Yang, par exemple, serait née du savoir faire de Yang chenfu et de l'enseignement de Li jinglin par l'intermédiaire de Fu zhensong, elle fut donc créée tardivement et ne faisait pas partie de la tradition familliale. Les formes à l'épée de la famille chen de Taiji virent le jour encore plus tardivement et furent créées par des disciples de Chen fake sur les mêmes bases.





L'enseignement de l'épée par Zheng manqing, disciple de Yang chenfu, aux USA





En outre, le zhongyang guoshuguan diffusa l'art martial traditionnel chinois et finança la publication de nombreux ouvrages comprenant, une grande nouveauté à l'époque, des photos !

Parmis les maîtres de l'époque ayant publié, Jiang rongqiao fut un des rares experts à présenter des ouvrages sur nombreuses écoles dont l'épée kunwu (kunwu jian) et l'épée qingping (qingping jian).




Jiang rongqiao dans son ouvrage "kunwu jian"





Jiang rongqiao avait, entre autre, étudié le xingyibaguazhang sous la direction de Zhang zhaodong. Il maîtisait également plusieurs écoles dont le mizongquan, le taijiquan et différentes armes...
Il s'était perfectionné à l'épée sous la direction de Li jinglin et celui-ci l'invita à l'association nationale comme directeur des programmes.





Jiang rongqiao démontrant l'épée qingping






Un autre grand maître de l'art martial épéiste au destin fabuleux et dont le nom est resté dans l'histoire est Wang ziping. Ce chinois Huimin (une éthnie musulmane) traversa toutes les périodes difficiles de l'histoire de la Chine d'une manière romanesque : Obligé de se cacher après avoir pris part à la révolte des boxers (sa tête avait été mise à prix), il finit par trouver refuge chez son ami Zhang zhijiang après diverses périgrinations, s'engageant à ses cotés en tant qu'aide de camps. Il fut ensuite nommé directeur adjoint de l'association nationale des arts martiaux de Nanjing, responsable pour la boxe shaolin, dont il maitrisait plusieurs écoles.



Après la prise de pouvoir des communiste, une position officielle lui fut proposée comme vice-président de la société nationale des arts martiaux et directeur de l'équipe nationale de démonstration.





Un film très rare d'une démonstartion de Wang ziping dans une forme d'épée à deux





Expert en Chaquan, bajiquan, piguaquan, xingyiquan, paoquan, taijiquan, hongquan, tantui, il créa sa propre école, l'épée qinglong (qinglong jian), en synthétisant plusieurs écoles chinoises avec des techniques d'escrime occidentales et japonaises.

Considéré comme un véritable héro national, Wang ziping quitta ce monde à l'age de 94 ans !



Le grand maître Wang ziping




L'escrime a probablement beaucoup influencé le développement des écoles de boxe ayant vu le jour après la chute des Ming, au 17e et 18e siècle. L'épée de wudang, par exemple, enseigne essentiellement 13 principes : fouetter (chou / 抽 ), porter (dai / 帶), soulever (ti / 提), parer (ge / 格), frapper (ji / 擊), piquer (ci / 刺), pointer (dian / 點), remonter le poignet (beng / 崩), faire des cercles (jiao / 攪), laver (xi / 洗), presser vers le bas (ya / 壓), intercepter (jie / 截), fendre vers le bas (pi / 劈).

Elle utilise également les principes du vide et du plein ainsi que les déplacements circulaires que l'on retrouve respectivement dans le taijiquan et le baguazhang.

L'historien des arts martiaux Kang gewu réfuta l'hypothétique lien entre Song weiyi et Dong haichuan dans leur apprentissage respectif. Le maître de Song weiyi n'aurait pas été un frère taoïste du maître de Dong haichuan mais Ma yuncheng. En revanche, le rapprochement entre l'école créée par Dong et l'épée pratiquée par Song pourrait être de l'ordre technique : l'art créé par Dong haichuan, aujourd'hui appelé baguazhang, pourrait être une pratique à mains nues des techniques et principes issue de l'escrime, couplés à une marche circulaire méditative taoïste...

vendredi 6 mars 2009

L'épée chinoise (première partie)

De toutes les armes, l'épée est celle qui fascine le plus les chinois.
Les premières épées fabriquées par la civilisation chinoise remontent aux Shang (env 1500 - 1045 av J.C) et Zhou (1045 - 256 av J.C), il s'agit alors d'armes de bronze. On la retrouve, ensuite, couramment associée au Taoïsme au court de l'histoire. Elle y a une valeure symbolique et de nombreux pouvoir magiques lui sont conférés.

Cette fascination pour la forge existe dans toutes les civilisations : La naissance de l'objet en métal, issue de la terre et créé par l'homme grace à l'eau et au feu (alimenté par le bois et l'air) relève souvent du rite chamanique. C'est dans ce contexte que nait également l'alchimie, fondée sur les mêmes principes de transformation. Marcel granet dans son ouvrage "Danses et légendes de la Chine ancienne" (Paris, 1928) parle du Taoïsme en disant qu'il "remonte jusqu'aux confréries de forgerons, détentrices du plus préstigieux des arts magique et du secret des premières puissances"...



Epées chinoises anciennes, collection privée d'alexander Tse




Dans la Chine ancienne, l'épée était utilisée dans des rites d'exorcisme : Une "danse de l'épée" (jianwu) rituelle permettait de chasser les mauvais esprits. Parmis les anciennes pratiques chamaniques (qui donnèrent naissance à ce que l'on nomme aujourd'hui le Taoïsme), cette danse de l'épée pourrait être une explication à un rapprochement, à des époques plus récentes, entre les exercices ésotériques du souffle et l'escrime ...

Plus tard dans l'histoire de la Chine, sous la dynastie Tang ( 618 - 907) les danses de l'épée réapparurent sous forme de représentation chorégraphiée. A cette époque, la légendaire danseuse Gong sun fascinait tellement son audience par la virtuosité de ses mouvements qu'elle inspira un poème au célèbre Du fu. Ce type de danse est encore présent de nos jours, d'une certaine manière, dans les représentation d'opéra traditionnel.





Le vénérable Guo gaoyi démontrant l'épée de Wudang de l'école taiyi xuanmen





Sous les Ming, le ji xiao xinshu, le traité pour une nouvelle efficacité militaire, du général Qi jiguang donne quelques indications importante sur la forge des armes de guerre et leur utilisation.

Dans les esprits commun, le mythe du chevalier errant (wuxia) est toujours associé aux anciennes traditions chinoises, véhiculées par le taoïsme. En cela, la réputation de l'épée de Wudang est sans équivalent. Mais, si les termes généraux "épée de wudang" ou "boxe de wudang" sont souvent utilisés, et même par des maître de l'art martial, les écoles se rattachant au monastère sont, en réalité, nombreuses.



Démonstration d'une forme à deux à l'épée de Wudang par Li tianji, élève de Li jinglin





Li jinglin fut très certainement un des derniers maître épéiste à être considéré comme un de ces "chevaliers" des mythes populaires. Général des armées du Shandong et du Hebei sous le gouvernement nationaliste, il fut nommé vice-président de l'académie national des arts martiaux.



Le général Li jinglin



Grand maître de l'épée de Wudang, qu'il détenait du légendaire Song weiyi, il enseigna son art de l'escrime à de nombreux experts dont les noms sont restés dans l'histoire. Song weiyi, quand à lui, fut un de ces mystérieux personnages dans l'histoire des arts martiaux : Dong haichuan (fondateur du baguazhang) aurait reconnu venir de la même secte taoïste que lui. Cette annecdote, très prisées des historiens, rattacherait l'art du baguazhang à un temple taoïste dont les maîtres de Song weiyi et Dong haichuan furent deux frères-moines. L'origine de "l'épée de wudang" enseigné par Song weiyi à Li jinglin pourrait bien être l'épée Kunwu (Kunwu jian).



Démonstration à deux de l'épée Kunwu par le maître Taiwanais Dai shizhe





A suivre...